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CONFERENCE-DEBAT  D’A.Q.I.T DU 02.12.04

« À QUOI SERVENT LES ECOLES DE JOURNALISME ? »

En présence de :

 Henri PIGEAT : président du CFJ Paris, ancien président de l’AFP

Pierre-Emmanuel RICHARD : directeur de l’ISCPA-Institut des Médias de Paris,

Eric DUPIN : ancien journaliste à Libération, Maître de conférences à l’IEP de Paris

 

Introduction :

Nicolas Becqueret (Secrétaire Général d’A.Q.I.T) 

La vision de la réalité, pour autant qu’on la veuille neutre et impartiale, ne pourra jamais être totalement objective puisqu’elle est construite par les médias (par le discours et l’image). Par ailleurs la grande majorité des nouvelles sont diffusées par les agences de presse. Elles ne sélectionnent qu’une partie de l’information reçue que les médias vont à nouveau sélectionner. Ce qui vient à notre connaissance n’est donc qu’une infime fraction de ce qui se passe dans le monde. Dès lors il est légitime de s’interroger sur les critères de sélection de cette information donnée aux citoyens.
 
Nous espérons tous que ces critères sont qualitatifs. Mais… Qu’est ce que la qualité ? Comment la définir ? Les journalistes sont-ils formés de telle manière qu’ils portent un intérêt majeur à cette question de qualité, un regard critique sur les informations qui leur parviennent ? Et ce regard sur la qualité est-il vraiment possible ?
 
On sait par ailleurs que le processus d’élaboration de l’information est complexe. Il provoque donc des erreurs : incompétence du journaliste, méconnaissance d’un sujet, manque de temps et d’espace, préjugés, application de schémas de travail  simplistes ou sensationnalistes, etc.

Entre la formation initiale des journalistes et les impératifs quotidiens internes (temps, accès à l’information…) et externes (pression économiques, impératifs d’audiences, lobbying) comment peuvent-ils s’exercer à mettre la qualité au cœur de leur travail ?

Face à une critique grandissante portant sur les médias (Bourdieu, ACRIMED, PLPL, Le Monde Diplomatique, ou, dans un autre registre, le livre Bévue de Presse de      J.-P. Tailleur, ou encore le magazine Technikart et notamment les critiques récentes sur les écoles de journalisme opérées par le livre de François Ruffin « Les petits soldats du journalisme »), la question suivante se pose avec force : à quoi servent les écoles de journalisme ?

Selon vous, que doit apprendre un étudiant en école de journalisme, quelles sont les valeurs fondamentales du journalisme ?

 

Pierre Emmanuel Richard

 Sur le souci de qualité, pour avoir été journaliste, les agences de presse ont pour mission de diffuser le plus d’informations possible en vérifiant les sources et les faits, présentés de la manière la plus factuelle possible. A mon avis, il n’y a pas de premier « tri » de la part des agences sur l’information. Elles mettent tout sur leur fil!

Ensuite, chaque média, selon sa sensibilité, sa ligne éditoriale va sélectionner selon son public, selon ses problèmes de place, selon aussi le flair des directeurs sur ce qu’est l’actualité. 

La qualité n’est évidemment pas le souci en tant que tel. Le souci du média c’est d’être en ligne avec sa politique éditoriale, avec son lecteur. Son souci, c’est de faire la Une la plus accrocheuse tout en respectant ce qu’il est. Je pense à Libération : la recherche de la Une de Libération est un moment essentiel de la journée...

Je crois qu’il y a un problème avec ce souci de la qualité. Diriger une école de presse aujourd’hui, c’est, il est vrai, réfléchir sur le rôle du journaliste, sur ce qu’on doit donner aux jeunes qui veulent faire ce métier. Mais :

- On n’est pas journaliste parce que l’on sort d’une école de presse ! On est journaliste quand, sur le plan fiscal, on gagne plus de 51% de ses revenus dans le journalisme et qu’on a une carte de presse. Plus de 50% des cartes de presse délivrées chaque année le sont à des gens qui ne sortent pas d’écoles de journalisme...

- Il y a effectivement une interrogation sur le rôle des écoles de presse, mais la première réalité est qu’il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus !

Le rôle de l’école de presse tel qu’on le voit à l’ISCPA c’est de proposer un cursus qui ne soit pas classique. Ce n’est pas la peine d’avoir « une école de plus », comme les grandes formations classiques à Bac +5 ou +6. Nous il nous a paru nécessaire d’avoir une école qui forme en trois ans après bac, un peu sur le mode de l’apprentissage : apprendre la maîtrise des outils, les réflexes professionnels de la part des aînés. Nos élèves acquièrent en 3 ans un professionnalisme brut de fonderie, et évidemment on insiste sur la culture générale, l’écriture, la déontologie. Si c’est cela la qualité, alors oui on s’occupe de la qualité...

Sortant d’une école, un journaliste peut aussi bien aller à Voici, au Monde, à TF1, ou en province ou sur le net.

 

Henri Pigeat

Dans la plupart des pays industrialisés, 80% des journalistes sortent d’écoles professionnelles, alors qu’en France ils ne sont que 15 à 20 %. Question : le rôle d’une école de journalisme est-il de fournir une culture générale que tout le monde s’accorde à trouver nécessaire ? Il y a d’excellentes universités et instituts pour cela. Pour nous, le rôle d’une école de journalisme n’est pas de se substituer à l’université, mais de vérifier ses acquis et d’apporter quelque chose de plus. Dans cet esprit, nous avons l’année dernière renforcé les critères de sélection sur la culture générale, y compris les langues étrangères.

Le rôle d’une école est-il d’enseigner les Techniques de Rédaction de base (TDR) ? Cela peut se faire dans les rédactions, sur le tas disent certains.

Ce qu’apporte l’école c’est en fait un rodage, une initiation, avec l’espoir de rendre nos élèves opérationnels, de leur « donner les clés de la cuisine ». C’est un plus par rapport à un autre élément, qui est le réseau. Chaque année, nous réussissons en effet à placer pratiquement tous nos élèves.

Je veux insister sur autre chose de plus fondamental : le journalisme est un métier spécifique, on ne le fait pas par défaut. Ce que nous fuyons le plus, c’est le journaliste de hasard. Ce que l’école essaie de faire, c’est de discerner ceux qui ont envie de faire ce métier. L’Ecole teste ainsi les motivations.

L’école essaie en outre d’inciter à la réflexion sur ce qu’est l’information journalistique dans le monde actuel, en sortant des idées générales et trop philosophiques. Savoir ce qui se passe quand on sort une information non vérifiée, fausse, ou démentie, ... La crédibilité des médias est en chute libre et le fait nouveau est que leurs finalités sont devenues très brouillées. Cela remet en cause le métier mais aussi le fonctionnement de nos sociétés. C’est aussi cela que l’on peut essayer de travailler dans l’école de journalisme.

Pour prendre un exemple récent, aux USA depuis le 11 septembre 2001, tous les critères fondamentaux  de l’exactitude, de l’objectivité, de l’honnêteté ont été bafoués. Se développe ainsi là-bas depuis quelques mois une véritable introspection professionnelle sur ce qui est arrivé. Le journalisme américain est souvent passé à côté de ses missions et de son éthique, mais les USA ont le mérite de s’interroger sur un phénomène qui peut arriver à chacun d’entre nous. Voilà un excellent cas à suivre dans une école de journalisme.

 

Eric Dupin

Pour moi qui n’ait pas fait d’école, ce n’est pas un métier qui s’apprend dans les écoles.

Plus sérieusement, compte tenu de la crise profonde de la presse en France et à l’international, et quand on voit qu’aux USA des têtes sont tombées, mais qu’en France il existe une sorte d’impunité des dirigeants, comment enseigner le journalisme  dans ces conditions ?

En tant qu’enseignants, on souhaite donner l’exemple, et donner à lire, à regarder, à écouter des exemples de journalisme que l’on souhaiterait voir appliquer plus tard par nos élèves ! Mais nous n’avons que des contre-exemples à donner, alors que le discours pur sur la déontologie a besoin d’exemples.

Enfin, je pense que la crise profonde du journalisme est aussi due au fait qu’il ne sait plus où est la frontière entre ce qu’il fait et le monde de la communication.

 

Nicolas Becqueret

Il est parfois plus facile de définir certains termes par leur contraire. Le contraire de « la qualité »  selon le petit Robert : défaut, faiblesse, imperfection. Quels sont pour vous les défauts de la presse et comment y remédier ?
 
 
 
Henri Pigeat

 Bien sûr que la meilleure façon d’enseigner le journalisme aujourd’hui c’est d’identifier les faiblesses. On dit « les journalistes ne sont plus ce qu’ils étaient ; ils n’ont plus d’orthographe, ils sont ceci ou cela ; ils sont paresseux », etc. Il est très important de dire qu’il y a des bons et des mauvais journalistes, comme il y a de bons et de mauvais dentistes, de bons et de mauvais chauffeurs de taxis, ni plus ni moins. En revanche je crois qu’on passe un peu trop vite sur ce qu’est aujourd’hui l’information. On continue à raisonner comme il y a 50 ans : l’information passait alors en majorité par les agences. Cela avait des avantages et des inconvénients – l’information aboutissait essentiellement à la presse écrite. Aujourd’hui c’est totalement différent. L’information est le produit d’abord d’une situation technique. Je ne crois pas que la quantité d’information, comme on le dit souvent, soit la garantie que l’information est meilleure. Ce ne sont pas plus de nouvelles qui informent mieux. Il n’y a plus de délai, ni recul, la TV fait du direct, de la mise en scène. La presse écrite est conduite à faire de la surenchère par rapport à la TV. Je pense aussi à toutes les manipulations que permettent les techniques actuelles, par exemple confondre des images d’archives et des images d’aujourd’hui. Cela arrive au moins une fois par semaine, sur tous nos écrans.

Un deuxième point qui change la nature de l’information journalistique tient au contexte économique. La plupart des médias sont devenus des affaires financières, pour le meilleur et pour le pire. Je dis tout de suite que je préfère la liberté qui résulte du marché à celle que concède la puissance publique. Mais je crois à des formes de régulation pour que la finalité commerciale ne l’emporte pas sur la finalité sociale, ou sociétale. De toute façon, les médias créent leurs antidotes. La conséquence directe de la relative faillite de l’information américaine depuis un an et demi a favorisé le développement des blogs (c’est-à-dire des journaux Internet). Bons ou mauvais, ces blogs ont quelque chose de sympathique… Les bons vont tôt ou tard émerger . Une nouvelle forme de média naîtra peut-être parce que les médias traditionnels, ne font plus complètement leur métier.

Autre élément du contexte tout à fait fondamental pour la nature de l’information : le poids extraordinairement lourd pris par les méthodes dites de « communication » – la publicité, les relations publiques, « l’évènementiel », etc. Cela a commencé par les entreprises : pour optimiser leurs ventes.  Les hommes politiques ont suivi. Ils ne pensent plus, ils communiquent. Les lois ont pour premier objectif un effet d’annonce. Beaucoup ne sont d’ailleurs jamais appliquées. Ecoutez le discours politique « nous avons beaucoup agi… J’ai fait adopter des lois !!.  Il est fondamental d’apprendre dans les écoles de journalisme ce qu’est cette réalité et comment y faire face.

- Si la presse écrite dans la plupart des pays du monde périclite, c’et parce qu’elle s’est alignée sur la TV et la radio. Ces médias ont leurs propres avantages. En matière d’image la TV sera toujours meilleure que la mise en page la plus sophistiquée. En matière d’émotion l’image-choc sera toujours plus forte que n’importe quel article. Pour les journaux – traduisez en général quotidiens – l’avenir est de tenter de réinventer la presse écrite. L’important n’est pas qu’ils donnent une multitude d’information, mais que sur un certain nombre de sujets, ils apportent un approfondissement ou un angle différent. La Croix est le quotidien parisien général qui se porte le mieux aujourd’hui – suite à un changement de formule. Il a redynamisé sa diffusion. Beaucoup de lecteurs pensent que « ce n‘est pas un journal complet ». Il y a en effet des sujets que La Croix ne traite pas. Il y a un parti pris éditorial, qui a donné des résultats. Ceci pour montrer que quand on prend conscience des faiblesses auxquelles le journalisme est confronté, on peut avoir une petite chance de les surmonter. On va réussir à 25%, 50% , rarement 100%. Ce qui me frappe beaucoup quand j’observe l’évolution de la presse écrite en France et l’évolution du journalisme, c’est que, sauf exception, on semble considérer que la situation est statique. On continue à faire les choses comme on les faisait il y a 50 ans. Si on ne doit donner qu’un seul message dans une école de journalisme, je crois que c’est celui-là.

 

Pierre-Emmanuel Richard.

On forme des gens par rapport à un idéal et aujourd’hui cet idéal n’est pas toujours celui qu’ils doivent rencontrer plus tard. On voit des profs qui enseignent des choses qu’ils ne font plus depuis longtemps ! Un problème qui dépasse la formation. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas continuer cette formation, cet enseignement de l’éthique, cet enseignement de la recherche. Il faut espérer qu’il va y avoir un retour. De toute façon, il y a des chiffres. Première chose : Si la presse aujourd’hui c’est un enjeu démocratique, si c’est mettre à la disposition du citoyen des informations les plus exactes possibles pour qu’il se forge une opinion, pour qu’il joue le rôle de citoyen et de censeur de pouvoir quand il le faut, alors la France n’est pas le pays aux 13000 publications qui a une richesse et une variété d’expressions. A ce moment-là il y a une centaine de titres, et encore… Autre chiffre : Plus de 80% aujourd’hui de la presse écrite distribuée dans les réseaux des messageries, c’est de la presse magazine et la presse quotidienne (hors PQR) représente 20% . Ce chiffre était complètement l’inverse au lendemain de la Guerre Mondiale. Parmi ces 80% de publications magazines, la plus grande part sont en fait des produits conçus et commercialisés comme tels. Le terme « presse » recouvre en grande partie une réalité commerciale. Beaucoup de titres pourraient disparaître, sans mettre la démocratie en péril. Ce sont des produits commerciaux qui ont simplement un label « presse » – un coût, une couverture, une périodicité.

Deuxième chose : de plus en plus de groupes de presse sont puissants parce que liés à des groupes industriels et il y a de moins en moins de grands groupes de presse, voire de groupes de presse indépendants.  La dimension économique de l’entreprise prend naturellement le pas sur la dimension « presse ». Pour de bonnes raisons parfois, à un moment donné, la logique journalistique doit plier devant la logique économique. La liberté de la presse est aujourd’hui menacée par cet esprit marchand. Cette évolution du produit a d’autres conséquences : c’est la dictature de la publicité, le temps d’investigation qui baisse, l’absence de décryptage face à une surinformation. C’est une baisse quelque part de la compétence, non pas du métier de journaliste, mais de l’exercice du métier de journaliste. D’une part, il doit respecter la vérité, mais d’autre part, il doit obéir à son employeur (au risque de se faire virer), il doit de plus en plus manipuler une information qu’il reçoit en masse sans avoir eu le temps de la traiter. J’ajoute qu’il y a un  nombre de pigistes croissant. Finalement, la précarité amène une certaine passivité. Tout le monde n’est pas révolutionnaire ou à vif pour se remettre en question… L’accélération de l’information, l’accroissement du nombre d’informations qui circulent, augmentent la difficulté du journaliste pour remplir sa tâche. À cette réserve près : attention, nous sommes en train de parler de la presse dans les grandes démocraties occidentales ; le militant de RSF que je suis ne peut s’empêcher de dire que cette prolifération d’informations, qui finit par occulter la réalité, n’est pas un phénomène universel. Il y a encore beaucoup de pays où la population souffre du manque d’information. Dans un pays comme la France, ou les USA, le journaliste est de plus en plus souvent amené à répercuter les bruits du monde au lieu de faire son job de journaliste. Ce n’est pas parce qu’il a été mal formé, c’est parce qu’il n’a pas la « niaque » ou l’esprit, c’est parce qu’à un moment donné il est seul face à des rouleaux compresseurs. La presse audiovisuelle n’est pas en meilleur état et c’est ça qui explique à mon avis les sondages réguliers qui sortent tous les ans et qui montrent la baisse de crédibilité, de confiance des lecteurs par rapport aux journalistes et aux journaux. Ça ne veut pas dire qu’ils ne regardent pas le journal de 20 heures, mais ils croient de moins en moins ce qui s’y passe et sont de plus en plus persuadés qu’il y a une orchestration. La presse n’échappe pas à terme, à un rétrécissement lié à un recul de la démocratie. En même temps elle perd – en France, en tout cas – son fer de lance avec la crise que vit la presse quotidienne nationale, qui est l’élément moteur de cette perte de confiance. On n’a plus aujourd’hui qu’une douzaine de quotidiens, et encore : il y a La Croix, qui se vend à 90% par abonnement, les Echos, l’Equipe, je suis obligé de mettre Présent. Le réseau de presse va mal, la presse quotidienne est trop chère, et a du mal à retrouver des tirages qui lui permettraient d’avoir un prix correct. Les gens n’achètent plus un quotidien tous les jours pas seulement parce que c’est trop cher : ils arbitrent entre leur capital temps et le coût. Le prix d’un abonnement au Monde pour l’année est équivalent à un abonnement à Canal +. Si vous devez choisir parce que vous n’avez qu’un quart d’heure pour vos informer dans la journée, Le Monde n’est pas trop cher en lui-même, il est trop cher par rapport au temps qui lui est consacré … « Et on prend un abonnement à Canal + ». Par contre, qu’on me mette un quotidien gratuit dans la main, je le prends et je le lis. Les gens n’ont pas arrêté de lire, ils ont arrêté d’avoir à arbitrer entre plusieurs offres - Internet, TV, autres loisirs, presse écrite. Mais cette perte de contact entre la presse quotidienne nationale et le public est devenue un élément révélateur et accélérateur de cette évolution du métier de journaliste. Je ne pense pas que ça sera durable. Il va aura des réactions, ne serait-ce que parce que le public va être exigeant. Il faut avoir confiance dans ce retour. Par contre, ce qui est sûr, c’est qu’un magazine qui vit de la publicité et fait des articles autour, n’a qu’un seul problème : éviter qu’un concurrent ne prenne sa place et éviter les concurrents sur le Net. Absolument pas un problème journalistique.

 

Nicolas Becqueret

Henri Pigeat, aux USA il y a énormément de blogs. Vous dites que les blogs de qualité resteront et que les mauvais partiront. On peut en douter quand on voit le succès de certains blogs ainsi que le succès du Réseau Voltaire qui n’est pas vraiment un blog, qui vend par Internet un journal et qui donne un ensemble d’information souvent peu sourcé et qui est un véritable succès (enfin, le succès d’Olivier Meyssan). Je crois qu’on peut se poser la question de savoir si le regard critique du plus grand public est à ce point lucide… En tout cas, si l’ensemble des journaux donne des éléments suffisamment importants pour permettre au grand public de discerner ce qu’est une information vérifiée et de qualité et ce qui n’en est pas.

 

Henri Pigeat

C’est une question qu’il faut juger dans la durée. Je rappelle que la première expression de la presse écrite s’appelait « canards ». Ils étaient  faits de ragots plus ou moins infâmes et d’évènements largement inventés. Peu à peu il y a eu une décantation. Sauf à considérer que la nature humaine est systématiquement stupide, moutonnière et vouée à l’abrutissement, je crois que dans la durée, la bonne information tôt ou tard chasse la mauvaise.

 

Nicolas Becqueret

Une bonne information c’est une information de bonne qualité… Eric Dupin, pour vous qu’est-ce qu’une information qui n’est pas de bonne qualité ?

 

Eric Dupin

Vous avez essayé d’apporter la contradiction aux intervenants. Et personnellement, alors que l’esprit de contradiction ne m’est pas totalement étranger, étrangement, je suis en complet accord avec tout ce qui a été dit. Mais puisque je n’ai pas totalement répondu à la première question, je vais y revenir un instant : sur ce qu’on apprend dans les écoles de journalisme. Il se trouve que j’ai essayé de voir ce qu’étaient les programmes des différentes écoles, celles qui sont représentées ici et aussi une école d’aussi bonne qualité que celle de Lille. Loin de moi l’idée de critiquer l’essence de ces enseignements, mais j’ai eu le sentiment que peut-être les enseignements étaient trop scindés en deux parties. D’un côté, en gros, donner des bases de culture générale – ce qui est toujours utile, notamment en matière historique – et d’un autre côté les enseignements pratiques – sur lesquels je suis d’ailleurs personnellement réticent, parce que les pratiques journalistiques dans les différents domaines et surtout dans l’audiovisuel, évoluent tellement rapidement… Je pense que croire que l’on formate des journalistes qui soient directement opérationnels – même si certains employeurs en ont le désir – est un peu illusoire. Et j’avais l’impression, peut-être fausse, que ce qu’il y avait au milieu et ce qui semblait être le plus important, c’est donner aux étudiants journalistes non pas l’illusion qu’ils sont déjà journalistes mais leur donner des outils de réflexion. Les amener en quelque sorte pour qu’avant leur entrée dans la vie professionnelle ils aient suffisamment de bagage intellectuel et moral sur le rapport aux sources, sur ces questions de rapport entre journalisme et communication, sur toutes ces questions qu’on met derrière la déontologie. Mais c’est très vaste, parce que faire comprendre à ces étudiants le rôle des contraintes économiques, très souvent sous-estimé par la gent journalistique, leur faire comprendre ces contraintes économiques pour qu’ils les maîtrisent, aussi, et pour qu’ils agissent dans le cadre de ces contraintes mais en respectant une éthique professionnelle, c’est quelque chose me semble-t-il, d’assez important. Surtout que ça se fait peut-être. Je fais un mauvais procès, mais j’avais l’impression en tout cas que c’était l’idée de certains pour l’école de journalisme de Sciences Po, de mettre l’accent sur cet aspect des choses. Je ne suis pas certain que ça soit ce qui a été réalisé in fine. Mais c’est un autre débat. Pour répondre directement et rapidement à la question « information de qualité ou de mauvaise qualité », il y a beaucoup de choses, mais pour l’essentiel je citerai ce dessin amusant de Geluck – « Le Chat ». Le Chat ouvre un journal et s’exclame « en lisant le journal on croit savoir ce qui se passe dans le monde, mais en fait on apprend ce qui se passe dans le journal ». Je crois que c’est quelque chose qui résume assez bien un des défauts assez particuliers de la presse française, ce que j’appelle l’effet miroir. C’est-à-dire que vous flattez le lecteur dans le sens du poil. Vous êtes journaliste à Libération depuis longtemps ? Hé bien, dites du bien des sans-papiers, attaquez Sarkozy. Et puis voilà, les lecteurs sont contents. Ils se diront qu’ils sont du bon camp, dans le camp du bien, dans le camp de la gauche, la gauche morale. Et tant mieux. Vous êtes journaliste au Figaro ? Attaquez les enseignants, ces fonctionnaires feignants, les 35 heures qui plombent la compétitivité française ; et le bon bourgeois de lecteur sera ravi. Etc. Et d’un certain point de vue en effet, La Croix, le paradoxe c’est qu’une des racines de son succès c’est que malgré une identité culturelle forte, une idée catholique, réussit quand même à donner une information qui va peut-être au-delà des préjugés ou des attentes immédiates de ses lecteurs. Par rapport à ça il faut bien reconnaître que la presse bouge peu. Là il y a une chose qui me frappe énormément, qui me terrifie. Si vous faites le compte, depuis 1984, sauf erreur de ma part, aucun journal généraliste ne s’est créé en France. Si on met comme exception Marianne, qui a été créé par Jean-François Kahn. Mais il faut bien reconnaître que Marianne  n’est que l’Evènement Du Jeudi qui a été ressuscité. Sur le fond, c’est un peu le même journal. Depuis 1984 la presse française n’a accouché d’aucun titre généraliste.  Dans la presse magazine, cette galaxie de titres spécialisés, c’est autre chose. Mais en élargissant – je ne suis pas que sur les quotidiens, je suis aussi sur les hebdos, etc. – il n’y a rien. Alors qu’en 20 ans, à quel point la société française a changé, à quel point l’univers médiatique a changé… Et puis les pratiques culturelles, auxquelles on faisait allusion, ont changé. Je partage aussi cette espèce d’optimisme principiel qui fait qu’il faut jamais raisonner en termes de déclin mais en termes de cycles.

 

Henri Pigeat

Un autre thème assez caractéristique chez nous est ce qu’on pourrait appeler la déférence envers les sources. Nous y faisions allusion tout à l’heure en parlant de la paresse. On a un peu tendance, et c’est l’air du temps, à considérer que l’on a fait son métier quand on a ramassé les divers communiqués, les divers dossiers de presse, et répondu gentiment aux invitations à prendre un verre avec M. le Ministre, M. le Président, cela vaut aussi pour M. le Secrétaire Général du syndicat. Je crois que tout ce que l’on peut faire pour mettre en garde les journalistes qui débarquent dans le métier contre cette tendance est particulièrement important. C’est cette pratique qui vide la presse de son contenu. La presse n’est pas faite pour les sources. Je crois que c’est Herst, le grand tycoon  américain, qui disait qu’une information reçue n’existe pas, qu’il faut pour exister qu’une information soit « volée ». C’est un peu excessif mais je crois qu’actuellement nous sommes dans la tendance inverse, par rapport au flot de communication qui nous submerge : on croit qu’il suffit de rester devant son ordinateur et que la vérité qui est diffusée est la bonne. Cela conduit à une presse insipide. Pour revenir aux blogs, ils ont mille défauts, mais ils ont au moins un mérite, celui de prendre à peu près systématiquement le contre-pied des idées reçues.

 

Thomas Zlowodzki (Trésorier d’A.Q.I.T)

Comment fait-on pour apprendre à ne pas être différent ?

 

Henri Pigeat

Il ne s’agit pas d’être différent. Il s’agit de ne pas se contenter d’une source. Il s’agit quand on a une information, de la mettre à l’épreuve. On peut dire à beaucoup d’égards que le journalisme c’est la science des sources, le respect du fait, l’analyse du détail. C’est chercher la réalité derrière l’apparence. Le réflexe que j’apprécie dans ce métier est : vous me dites qu’il fait beau aujourd’hui. Merci. Je vais m’assurer que c’est vrai au-delà de l’apparence.

 

Nicolas Becqueret 

Il y a des critères sur lesquels vous êtes d’accord : bien penser la hiérarchisation de sa formation, sensibiliser à la présentation des sources fiables et variées, des opinions divergentes. Mais il y a un ensemble de questions qui se posent  par exemple : est-ce qu’on peut donner aux lecteurs d’un journal donné des informations dérangeantes qui vont à l’encontre de leur image du monde ?

 

Eric Dupin

C’est exactement théoriquement la fonction de la presse. Déranger le lecteur. Edwy Plenel avait cette expression extraordinaire : « penser contre soi-même ». Je la fais mienne. Je ne suis pas tout à fait sûr qu’il la pratiquait lui-même. Ce qui est vrai c’est que c’est le même processus qui fait qu’on est complaisant à l‘égard de ses lecteurs et qui fait qu’on est complaisant à l‘égard de ses sources. Le travail par rapport aux sources c’est un rapport de forces. Le rapport de forces du journaliste à l’égard de ses sources c’est un travail qui consiste à, justement, multiplier les sources. Jouer d’un certain point de vue des uns contre les autres, ne pas passer d’accord stratégique avec une source par rapport à une autre. Un exemple : quand je suivais le Parti Socialiste. Avant, je suivais le Parti Communiste, le problème était différent : là, il fallait aller chercher les sources, puisque quand je suivais le PC pour Libération, il y avait interdiction de la direction  du PCF d’adresser la parole à un journaliste de Libération, qui était considéré comme un journal gauchiste (nous étions en 1981, alors qu’il n’était plus trop gauchiste, il se miterrandisait). Là, j’avais un problème de rareté de sources ; j’étais obligé de me créer un petit réseau de gens qui m’appelaient pour me dire ce qui se passait dans le Comité Central. Et là il ne fallait pas être victime des seules sources que j’avais, qui étaient dissidentes – que j’avais baptisées « rénovateurs ». J’essayais d’avoir de bons rapports avec quelques apparatchiks de la ligne parce qu’il n’y a  aucune raison de prêter à un parti uniquement au travers de la vision minoritaire. Après, j’ai suivi le PS. Là, la situation était totalement inverse, c’est-à-dire qu’il y avait trop de sources pour savoir ce qui se passait au Bureau National à l’époque du Bureau Exécutif (qui n’est pas public, mais c’est là que ça se passe). Ce n’est pas compliqué : pour le bureau politique du PCF, j’avais réussi à mettre au point un dispositif un peu  complexe. Pour le PS, c’est pas compliqué : le téléphone sonne sans arrêt. Juste après le Bureau Exécutif, Jean Poperen et bien d’autres m’appelaient. Le problème c’est : est-ce que j’avais uniquement 2, 3 sources, ou est-ce que j’en avais 7 ou 8 – le PS, il n’y a pas que les courants, il y a les sous-courants. C’est une question d’investissement, qui fait qu’on peut refaire sa propre histoire et ne pas être dépendant des interprétations des uns et des autres.

 

Henri Pigeat

Sur cette question de la conformité publique, il faut approfondir un peu, et éviter l’angélisme du journaliste qui fait face à toutes les pressions, qui démythifie toutes les manipulations, etc… Un média est ce qu’il est. La plupart des quotidiens ont une certaine sensibilité (Libération, Le Figaro, Le Monde, etc.). Les TV, comme l’a dit je ne sais plus qui un jour, sont des fabriques à consensus. La TV fait sans doute moins d’information que d’émotion et  de consensus.. On cherche souvent trop à aller dans l’air du temps et à l’intensifier. Il faut s’interroger sur ce qu’est la marge de manoeuvre réelle du journaliste et admettre que le résultat est toujours une sorte de compromis. Il ne faut pas se faire d’illusions, sinon on s’éloigne des réalités.  Mais si le reporter de base se met tout de suite dans le conformisme, et se dit « qu’est-ce qui va plaire à mon rédacteur en chef ? ». Qu’est-ce qui va plaire au directeur commercial ? et aux annonceurs, il n’a aucune chance de produire une presse de  quelque saveur ou quelque intérêt. Tout le monde s’en détournera. Le journalisme doit s’inscrire dans une logique éditoriale. D’autres responsables du journal s’occuperont de la logique économique.

 

Pierre-Emmanuel Richard

Je pense que déranger son lectorat, c’est l’aider à réfléchir. Bien sûr, un journaliste qui écrit à La Croix ne peut pas dire « les cathos sont tous des imbéciles » - il ne le pense même pas. Par contre, à partir du moment où il est dans la ligne éditoriale, il doit pouvoir déranger son lecteur et commenter sans censure telle ou telle prise de position de l’église. Ce qui pose problème aujourd’hui, c’est que ce devoir de déranger, en restant politiquement correct par rapport au journal, a été cassé, parfois par autocensure, parfois en raison de logiques économiques. J’ai été témoin il y a une dizaine d’années dans un très grand quotidien, d’une réprimande sévère d’une journaliste par le directeur de la rédaction, parce que la journaliste avait décidé de ne pas aller interviewer tel président d’une grande compagnie d’assurance. Il l’a menacée de la licencier en lui demandant si « elle n’avait plus faim ». Il est intervenu au nom d’un intérêt économique, parce que la pub dans son journal était en jeu. Le journaliste qui ne dérange plus, ne fait plus son travail. Je crois que le devoir de déranger est justement ce qui fait que c’est un journaliste.

 

Nicolas Becqueret 

Le travail du journaliste est à mi-chemin entre les pratiques institutionnelles et économiques de production et  les contraintes sociales et culturelles, en réception. Je crois que souvent les responsables des médias ont du mal à argumenter sur la réception. L’information est souvent construite à partir de grands principes du type : « les gens ne veulent pas, on ne leur donne pas ». Mais on a l’impression parfois que l’on est confronté à une représentation mentale figée de ce qu’est le lecteur, l’auditeur et le téléspectateur alors qu’on ne sait pas véritablement ce qu’il attend. Et, vous le disiez, les problèmes économiques sont là effectivement, d’où, sans doute une certaine frivolité de la part des responsables. Alors, la question que l’on peut se poser est de savoir a quoi sont du les problèmes de qualité de la presse, son uniformité ?  Est ce la cause ou le symptôme ? J’ai lu récemment sur la liste de diffusion d’aqit un texte extrêmement intéressant de Jean-Luc Martin- Lagardette précisément sur cette question. Il est là, il peut nous en parler ?

 

Jean-Luc Martin-Lagardette (journaliste, membre d’A.Q.I.T)

Je suis journaliste pigiste ; j’ai été formé à l’école de journalisme de Lille. J’ai fait un peu de presse locale, j’ai fait de la presse nationale. Je suis spécialisé dans la presse environnementale actuellement, et pour un tiers j’enseigne le journalisme, d’une part au CFD, d’autre part au CNED. Je voulais rappeler quelque chose d’important : à la Libération à l’issue de la Grande Guerre, ce débat était posé, en des termes presque similaires par rapport à l’indépendance de la presse par rapport au pouvoir politique et économique. Et la fédération de la presse française avait fait un projet très intéressant qui proposait de donner à l’information la qualité  de produit culturel, de bien culturel, en priorité au fait que l’information soit un bien commercial. Ce projet a été refusé. On a donc aujourd’hui des conséquences de ce choix, qui perdurent. Aujourd’hui, dans nos lois, concrètement, et dans nos esprits, dans les mentalités journalistiques aussi, et les mentalités de nos patrons de presse, on a l’idée que l’information de presse est d’abord un produit commercial. C’est la réalité juridique, politique, etc. Là dedans, les journalistes essayent de trouver des marges de manoeuvre. On peut faire tous les compromis qu’on peut mais quand on est employé d’un journal, les compromis, ils sont très souvent dans un sac. Vus avez parlé d’autocensure, tout à l’heure : je sais très bien ce que c’est. Et je connais les limites de cette philosophie-là. Je pense qu’il faut porter la réflexion  beaucoup plus loin et apporter la réflexion en cas de danger démocratique. C’est très important aujourd’hui que le journalisme retrouve un rôle spécifique, que son statut soit repensé très fondamentalement ; et je ne serai pas tout à fait d’accord avec Henri Pigeat quand il dit qu’on a trop parlé de philosophie à ce sujet. Non, justement, on n’a pas assez parlé de philosophie à mon sens et on a mal parlé de philosophie, c’est-à-dire qu’on est dans un flou philosophique là-dessus. On ne sait pas justement, comme disait Eric Dupin, la différence qu’il y a entre information et communication, du moins dans nos textes juridiques, et même dans nos écoles. C’est une question que je pose très souvent soit à des confrères soit à des patrons de presse, et je vous assure que je n’ai pas de réponse satisfaisante jusqu’alors sur ce qu’est une information de presse par rapport à tout ce qui peut être communiqué par ailleurs – communication, propagande, publicité, rumeur, opinion, etc. Là, il y a une réflexion fondamentale à mener. La proposition me semble très importante pour redonner une nouvelle vigueur au statut du journaliste. C’est qu’il faut d’abord bien comprendre qu’il y a une différence quand on parle de presse, de médias, de journalisme, entre le journaliste et son employeur. C’est un couple. À chaque fois on parle du journaliste ou de l’employeur ou des deux. Si on parle du journaliste : pour moi il a une mission – c’est pour ça que je suis indépendant, après avoir été intégré dans des rédactions je préfère voyager en solitaire. C’est très important que le journaliste retrouve sa spécificité. Pour moi le journaliste a une mission, il est missionné par le public et plus largement par la collectivité – c’est l’enjeu démocratique – pour être un témoin qui va donner un maximum de garanties sur le fait qu’il aura tout fait pour que la fabrication de son information ait suivi une procédure qui fasse que l’objectivité ait les meilleures chances de parvenir. Deuxième point, très important. Arriver à déconnecter le journaliste par rapport à son employeur en termes d’influence. Puisque le journaliste est salarié : il doit obéissance, c’est dans le Code du Travail, à son employeur. Et des affaires récentes comme Schneiderman, ont montré que l’employeur pouvait exiger pour la défense des intérêts de son entreprise de limiter le droit d’expression du journaliste, en suivant le fameux Article 3 de la Convention des Journalistes, qui garantit la liberté d’expression du journaliste sauf si ça dérange les intérêts de l’employeur. Il y a quelque chose de vicié fondamentalement. J’ai formulé très précisément ce qui me semble très important de débattre dans notre société pour faire lancer le problème : le droit du public à être informé et donc le droit pour le journaliste d’informer le public. Je parle bien d’un droit fondamental : il l’emporte sur les intérêts privés, y compris les intérêts de l’entreprise qui l’emploie. Chaque fois que le journaliste, dans les travaux qu’il mène, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du journal, peut trouver soit la vérité soit se mentir de bonne foi.

 

Nicolas Becqueret

Jean Luc Martin-Lagardette pose la question de la nécessité de débattre de ce qu’est le journalisme dans les écoles… Est-ce que vous pensez que l’école est un lieu où on peut débattre de ce que doit être le journalisme ou un lieu où on se plie aux règles qui sont déjà prévues ?

  

Henri Pigeat

On peut débattre, ça va de soi. Je maintiens quand même qu’il faut savoir sur quel registre on se situe. Qu’il y ait intérêt à  développer une philosophie du journalisme en général, sur ce qu’est une information ouverte dans la démocratie, cela est évident. Mais les écoles de journalisme vivent dans un certain contexte politico-économico-social. On peut imaginer d’autres sociétés, comme celle imaginée par le Conseil National de La Résistance. Beaucoup d’aspects étaient intéressants, sympathiques, ambitieux… Cela n’a pas marché. Pas seulement par la mauvaise volonté des patrons de presse, mais parce que la logique économique ne le permettait pas. Quand vous dites que vous êtes journaliste freelance donc indépendant, vous avez assumé votre choix. Bravo ! Mais c’est un choix assez lourd puisque si vous vous déplaisez à un certain nombre de vos éditeurs, vous perdrez vos piges et serez menacé du chômage. L’indépendance personnelle est donc toujours relative.

 

Jean-Luc Martin-Lagardette

Même pas !

  

Henri Pigeat

Dans la majorité des cas, un certain nombre de gens sont pigistes parce qu’ils ne peuvent pas être autre chose. Les entreprises de médias sont ce qu’elles sont, inscrites dans une certaine logique économique. Si leur finalité commerciale l’emporte sur toute autre finalité,  elle est destructrice pour l’entreprise. Il y a nécessité de concilier l’objectif de l’investisseur, et l’objectif du journaliste. Est-il possible d’inventer un système qui pour de bonnes ou de mauvaises raisons n’a réussi nulle part à s’installer ? Sauf dans des régimes autoritaires qui pesaient sur l’autonomie de l’information. Il y a eu en France des essais de sociétés de journalistes, y compris au Monde. Il est probable qu’on a un peu mélangé les genres en donnant un pouvoir aussi une société fermière du Figaro, qui était dirigée par le patron de la rédaction et qui avait tous les pouvoirs face à l’actionnaire, qui était Jean Prouvost. En France cela n’a jamais marché longtemps parce que notre culture a du mal à séparer le gestionnaire de l’entreprise et le journaliste. Des formules existent dans un certain nombre de pays. En Allemagne, plus de 60% des journaux ont un système de codirection. L’administrateur général et l’éditeur responsable sont obligés de traiter. Aucun des deux ne peut agir sans l’accord de l’autre. Cela donne lieu à des conflits, mais dans la majorité des cas, cela marche. Aux Pays-Bas, dans les pays d’Europe du Nord (Danemark, Suède, Norvège, Finlande), existe un système à peu près analogue. L’essentiel de la législation de la presse relève de règles professionnelles consensuelles. Il n’y a pratiquement pas d’équivalent dans les pays nordiques de l’Europe, au droit de la presse développé en France, qui est en fait une tutelle du juge. Je ne suis pas certain que trois ans après, le juge lambda soit le mieux placé pour savoir si on a eu raison ou tort. Dans les jugements de presse en matière de diffamation, en matière de fausses nouvelles, neuf fois sur dix c‘est de la déontologie. Dans les pays du Nord, cela est réglé par la profession elle-même. Sans sanction autre que professionnelle, d’ailleurs. Donc il y a des solutions.

 

Jean-Luc Martin-Lagardette

Je voudrais aussi être très concret. Quand je suis entré à l’école de journalisme, c’était en 1969, donc avec un certain état d’esprit, et j’étais dans la première promotion qui a fait grève. L’année suivante j’ai fait grève et l’année d’après aussi. Le problème qui était posé à l’époque c’était clairement celui-ci : est-ce qu’on y rentre pour être uniquement formaté pour entrer dans la profession, ou est-ce qu’on est là aussi pour apprendre à faire notre métier d’une façon différente, pour une presse qui avance, qui progresse, qui évolue. C’était ça l’enjeu de ces grèves, à chaque fois. La question philosophique du droit de l’information c’est aussi le droit du public à connaître, et c’est là-dessus où c’est pas du tout théorique : c’est très pratique parce que ça peut avoir de l’incidence sur la qualité de nos titres – dont vous avez dit très justement qu’ils étaient de moins en moins crédibles, la profession étant de moins en moins crédible. Donc, c’est mon métier, c’est mon journal aussi, c’est mon emploi, qui disparaît, si on ne fait pas de la qualité. Si dans les écoles on ne pose pas cette question de faire évoluer la presse, si les écoles ne sont pas non plus une source de réflexion pour permettre qu’il y ait un véritable débat démocratique… Parce que le grand absent dans le débat sur la presse, c’est le public… Il existe des pays où l’on a institué, créé, des conseils de la presse – vous le savez très bien, Henri Pigeat, puisque vous avez écrit sur ce sujet-là – qui réunissent des professionnels, du public, des magistrats, des pouvoirs publics éventuellement, et qui sont là pour instituer des régulations de la presse qui ne sont pas des régulations du juge mais une régulation démocratique.

 

Nicolas Becqueret

Je rappelle qu’il existe trois voix possible pour réguler la presse :

-          le législateur et la loi,

-          les conseils de presse, qui fonctionnent dans de nombreux pays mais que la profession rejette systématiquement en France,

-          l’auto régulation par les journalistes eux même. On est actuellement dans ce cas de figure. A tel point que toute critique externe émanant d’une voie externe à la profession est quasi systématiquement rejetée.

 

Fadi Gemayel (Vice-Président d’A.Q.I.T)

Un exemple très pratique. Nous avons récemment rencontré un directeur d’antenne d’une radio qui est très connue et à qui nous avons posé une question : parce que qui dit qualité dit objectif, une qualité ne se mesure que par rapport à un objectif. Cette personne nous a répondu que dans notre postulat la qualité de l’information se mesure dans la capacité qu’elle a d’augmenter l’acuité politique et intellectuelle des citoyens. On peut critiquer ou non cet objectif-là, l’accepter ou non , mais ça a un caractère très différentiant par rapport à ce que devient une information de qualité ou pas. Cette personne nous a dit : « Messieurs, vous vous trompez : notre objectif n’est pas la vérité, une vérité, de s’approcher le pus possible de la vérité. Et ce n’est pas d’augmenter l’acuité intellectuelle et politique des citoyens. ». Un exemple très simple, une piste d’évolution des quotidiens vers une meilleure qualité et donc une plus grande autonomie financière et une remontée qui est la capacité à mettre en relief cette information. Quand on est dans l’instantané, on n’augmente pas l’acuité intellectuelle et politique des citoyens, on amène la presse quotidienne à essayer d’éviter les ragots. Alors que quand on fait un effort de mise en greffe effectivement, on est dans le vrai par rapport au deuxième objectif. Dans vos écoles de journalisme – philosophiquement ou sur le fond – quel est l’objectif ? Quand vous dites « la presse a dévié », on ne sait plus très bien où elle se trouve, quand vous dites « elle a dévié », c’est que vous aviez un objectif en tête. Quel est l’objectif ? C’est la vérité, c’est l’augmentation de l’acuité intellectuelle et politique du citoyen, c’est d’autres objectifs ? Quels sont les objectifs que vous donnez aux journalistes ?

 

Pierre-Emmanuel Richard

Je comprends la réponse de votre interlocuteur. Spontanément, si j’étais à la direction d’une chaîne ou d’un journal, je dirais, effectivement : notre objectif n’est pas la qualité au sens « augmenter l’acuité des auditeurs, des lecteurs ». Si cet effet existe, c’est normal mais ce n’est pas mon premier objectif. Mon journal sera de qualité d’abord s’il est lu, ensuite s’il correspond à la sensibilité ou à l’envie de lire. Et en troisième lieu s’il y a un travail journalistique qui est présent dans ce journal, à savoir qu’il obéit à un certain nombre de critères de vérification des sources, d’être factuel avant de donner son avis, de permettre plusieurs niveaux de lecture, de correspondre à cette recherche, effectivement, d’approcher le plus possible d’une vérité. Mais il ne faut pas confondre les journalistes avec des moines ou avec des chercheurs qui vont à la fois aller chercher des faits et qui vont en sortir une thèse. Aller chercher l’information et la retranscrire rapidement afin de respecter le bouclage, c’est déjà un objectif de qualité dans un journal. La qualité du journal, c’est plutôt cet assemblage qui fait que le journal va sortir à l’heure, avec le plus de choses possibles, vraies, bien présentées, factuelles, les commentaires derrière l’info, le tout constituant une base de réflexion que va pouvoir avoir le lecteur.

 

Thomas Zlowodzki

Quand les journaux choisissent les mêmes dépêches de l’AFP, on considère que ça ne va pas forcément dans l’acuité intellectuelle du citoyen. Je ne suis pas tout à fait d’accord avec vous quand vous dites qu’un journal, il faut qu’il y ait plein de choses dedans, les journalistes doivent mettre plein de choses dedans. Peut-être faut-il que le journaliste mette moins d’informations (comme La Croix). C’est tout autant du journalisme : peut-être qu’il vaut mieux peut-être entrer dans l’objectif de l’acuité…

 

Pierre-Emmanuel Richard

Les journalistes n’utilisent pas tout le temps des dépêches de l’AFP… C’est une réduction…

 

Thomas Zlowodzki

C’était un exemple. La manière dont le journaliste sélectionne pour une partie son travail, sur quelle dépêche il va travailler, fait partie des choix éditoriaux et du conformisme…

 

Nicolas Becqueret

Effectivement, ce conformisme, on le voit tous les jours… les mêmes infos sur les différents supports, traités de la même manière.  Une dépêche AFP concernant le problème du RER D cet été : on voit que les journalistes reprennent la dépêche AFP sans aller voir sur le terrain ce qu’il en est.

 

Eric Dupin

Mettre en relation le journaliste par rapport à son employeur… Je suis journaliste indépendant et c’est un choix pas toujours facile. L’autre question qui est posée c’est le rôle du journaliste par rapport au public. D’une certaine manière c’est la même question vue sous deux angles différents. Je confesse une évolution vers des exigences qui sont un peu  rabaissées. Parce que à Libération, comme vous le savez, très longtemps il y a eu un autocontrôle du journal par l’équipe, Assemblée Générale permanente… L’employeur, c‘était nous, c’était les journalistes. Progressivement, ouverture du capital : l’équipe s‘est dessaisie de son pouvoir et on est maintenant à négocier avec Edouard de Rothschild. Sans que ça pose aucune contestation de la part de mes anciens camarades, y compris de ceux qui jouaient les plus gauchistes. Cela tant, je crois qu’aujourd’hui il faut être conscient du rapport de forces qui existe entre les rédactions et les employeurs. Et je voudrais souligner un fait qui me choque. Le modèle alternatif a les inconvénients que l’on connaît, et en même temps il faut s’interroger sur l’identité des capitalistes – pour employer un mot cru – qui dirigent ou sont en voie de diriger  la presse. Et là en France nous sommes dans une situation où ce sont des industriels, des personnages qui n’appartiennent pas à l’univers de la presse, et qui investissent dans la presse – pour des raisons sur lesquelles je ne vais pas m’étendre parce qu’on serait  dans l’ordre de la psychosociologie… Pourquoi est-ce que Serge Dassault s’est acheté le groupe L’Express, l’Expansion, Le Figaro ? C’est pas uniquement pour des raisons d’influence politique, je ne crois pas, c’est pas non plus uniquement pour des raisons économiques parce que c‘est une vache à lait. Donc c’est pour des raisons plus complexes. Mais lorsque Edouard de Rothschild, qui est absolument extérieur à la presse, qui s’occupe de galop, dit qu’il s’intéresse à Libération parce que l’influence de Libération est supérieure à ses ventes (compte tenu de la modestie de ses ventes, c’est tout à fait facile), on peut s’interroger sur les raisons de ces investissements. Et là, comprenez bien ma critique, qui n’est pas de dire « ce sont des méchants capitalistes qui n’ont rien à faire avec la presse ; et j’ai peur du contrôle », etc. Je dirais que la critique serait paradoxalement très différente, c’est-à-dire que je préférerais qu’il y ait en France de vrais groupes de presse qui investissent dans la presse en la prenant pour une activité, une industrie – il faut dire les choses brutalement – mais une industrie particulière. Et qu’ils aient l’intelligence de respecter des formes d’éthique journalistiques, dans leur propre intérêt. Ce que d’une certaine manière le groupe Hersant fait.  Par hasard il est propriétaire en France des Echos et il faut reconnaître qu’ils ont, dans le cadre qui est le leur, un quotidien économique et financier, un respect des faits qui est plutôt supérieur à la moyenne. Et donc je crois qu’une information de qualité c’est une information qui coûte cher. Rendre les gens plus intelligents c’est leur donner à lire la réalité dans son épaisseur. Et dans son épaisseur, ça veut dire faire de l’enquête, faire du terrain, faire de l’investigation, mais pas seulement prendre un rapport de police ou de magistrature. Ça demande de l’argent. De mettre 3 mois un type sur une question, sur le terrain. Pour prendre un exemple, le voile islamique : combien y a-t-il eu d’articles, de commentaires pour ou contre, etc. ? Combien avez-vous lu de vraies enquêtes sur qui porte le voile, pourquoi (parce qu’il y a différentes raisons) ? Des enquêtes de terrain : ça, ça demande de l’argent. Ça demande une santé économique. Et ça demande des investisseurs, de vrais investisseurs, pas des gens qui s’achètent un journal pour des raisons de prestige.

 

Henri Pigeat

Voici une suggestion d ‘étude pour l’association A.Q.I.T : Pourquoi la France est-elle le seul pays industrialisé et démocratique occidental qui a été rarement capable de développer des groupes de presse rentables surtout avec des quotidiens ? Les groupes régionaux ont bénéficié d’un monopole de fait. Ils ont été de formidables « machines à sous ». Pourquoi une sérieuse contraction du marché publicitaire et des annonces d’emplois, les mettent-ils soudain au 36ème dessous ? C’est une vraie question, d’autant plus qu’au même moment se développe en Espagne ou en Italie, de vrais groupes de presse. Je voudrais revenir sur cette notion d’acuité intellectuelle, parce que je vous avoue qu’elle me rend un peu inconfortable.  Je rejoins ici mes deux confrères. Je ne crois vraiment pas que le journal soit là pour dire La Vérité. Je pense, en revanche, qu’il faut donner au citoyen la possibilité de faire marcher sa tête quand il en a envie, et l’y inciter au besoin, en sachant que parfois il préfèrera s’intéresser aux prévisions du Tiercé plutôt qu’à la carrière de Monsieur Machin ou au débat d’idées au sein du PS entre la tendance héritée du marxisme et la tendance réformiste. Pour moi, le problème de fond est celui de la qualité du journalisme. Si le débat se développe actuellement, c’est que nous sommes en train de perdre cette qualité, parce que nous ne sommes  plus assez exacts, parce que nous sommes conformistes, parce que nous ne mettons pas assez les faits en situation. Le flot de dépêches, le flot d’informations qui passe par les sites Internet et, disons-le, par le journal télévisé pour accompagner les images, ce n’est pas de l’information. L’information, le travail du journaliste est non seulement l’enquête, qui coûte du temps, de l’argent, etc., mais c’est aussi une certaine organisation des nouvelles. Je pense que le journaliste ne doit pas cesser d’être un médiateur. Je revendique une certaine subjectivité du journaliste non pas pour qu’il exprime son point de vue, mais pour qu’il ait la capacité de se tromper. Si je fais une sélection de nouvelles qui ne relève que de mes goûts et de mes passions personnelles, ça n’est pas grave puisque mes confrères en feront une autre.

 

Jean-Luc Martin-Lagardette

Il n’y a pas un pluralisme en France suffisant pour pouvoir mettre en avant la subjectivité…

 

Henri Pigeat

Alors, qu’est ce que l’objectivité ? Pourquoi n’a t-on jamais pu développer en France des conseils de presse ou des médiateurs indépendants ? C’est une vraie question. Les Anglais y ont résisté pendant 40 ans et ont fini par mettre en place deux « commissions des plaintes », l’une sur l’audiovisuel, l’autre sur la presse écrite. Elles n’empêchent pas toutes les dérives de la presse tabloïd, mais ont le mérite d’ouvrir le débat ou de rendre la parole au public. C’est cela qui est intéressant. La qualité, c’est fournir des éléments d’information aussi clairs que possible, mis en situation et avec leur évolution – je ne sais pas ce qu’est la vérité définitive. Le citoyen en fait ce qu’il veut. L’idéal ce serait qu’il y ait un véritable pluralisme pour une véritable éthique. Paris, il faut bien le reconnaître, est la dernière ville en France dans laquelle le pluralisme des quotidiens existe encore. On pourrait peut-être rajouter la Bretagne, sur les zones de chevauchement entre Ouest France et Le Télégramme de Brest. Ce n’est pas sans doute par hasard, si La Croix, Ouest France  et le  Télégramme de Brest sont parmi les rares quotidiens à résister à la crise. Ils sont parmi les rares à être en concurrence.

 

Fadi Gemayel

Une petite précision : la mise en situation fait partie de la qualité de l’information. Pourquoi ? Parce que c’est bien ce point que l’on constate depuis des années, que l’information s’aplatit, elle est de plus en plus instantanée, de moins en moins mises en relief. Pourquoi estimez-vous que sa mise en relief fait partie de la qualité ?

 

Henri Pigeat 

Si devant un fait, j’ai quelques moyens de savoir ce qui s’est passé avant et un peu le contexte général, j’aurai une chance de comprendre un peu moins mal. Mais cela demande du temps, de l’argent, un minimum de délai.

 

Fadi Gemayel

Donc a priori ce sont les problèmes de manque d’argent et de manque de délais qui conduisent à l’aplatissement.

 

Henri Pigeat

C’est un peu plus que cela. C’est aussi la capacité de la presse écrite à maintenir sa spécificité journalistique.

 

Eric Dupin

Et c’est l’homogénéité excessive du milieu journalistique. Là, peut-être qu’il y a un problème de recrutement dans les écoles de journalisme. On a des gens qui se ressemblent trop. Évidemment, les gens qui sortent de Sciences Po, j’ai rien contre, j’en sors et j’y enseigne… Mais on a trop de journalistes qui sont sur le même moule, qui raisonnent de la même façon. Vous avez vu que dans le dernier débat sur le PS, le oui et le non, toute la presse était pour le oui, tous les éditorialistes ? Ça cause un problème.

 

Henri Pigeat

C’est un problème extraordinairement difficile à régler. Lorsque nous avons repris le CFJ : nous avons trouvé un  essai de recrutement d’un élève par an qui n’aurait pas de diplôme mais simplement une expérience, etc. Nous sommes en train de développer cette voie. Cela est très compliqué et demande des moyens. Il ne suffit pas d’aller chercher quelqu’un qui a une expérience associative, qui a 32 ans, etc. Il faut lui donner une bourse, il faut le dispenser de frais de scolarité, etc. C’est un de nos objectifs. Notre propos n’est pas d’éliminer le profil « Sciences Po », mais de

l’équilibrer par d’autres profils d’ingénieurs, d’écoles de commerce, de littéraires, et pourquoi pas d’autodidactes. Notre idéal serait d’avoir environ 10% « d’autodidactes » dans chaque promotion.

 

Un étudiant en école de journalisme au CELSA

J’aurais aimé que l’on parle plus du rôle des écoles. Pourquoi enseigner la qualité de l’information ? On a tendance à avoir de grandes idées, à dire « l’information c’est ça et ça ». Il serait intéressant de voir comment dans les cours on apporte une solution. Et justement, pourquoi enseigner la qualité de l’information. Est-ce qu’il n’y aurait pas un manque  de courage dans les écoles de journalisme quelque part de dire « notre spécificité est-elle vraiment dans la qualité de l’information ? On va essayer de ne pas rendre des gens seulement opérationnels, on va essayer de permettre à certaines personnes de développer certaines idées qu’ils ne feraient pas dans le travail qu’ils font déjà dans les rédactions » ?

 

Henri Pigeat

Je vais vous donner un exemple. Dans l’année scolaire qui s’est achevée en juin dernier, un des exercices portait sur l’affaire de Toulouse. Les étudiants ont appris pendant six semaines, sous la direction d’un journaliste, à reconstituer la totalité de l’histoire de Toulouse. Nous avons obtenu la participation de la plupart des protagonistes, y compris M. Baudis. Les responsables de la Dépêche sont venus, comme ceux de la Police, le Substitut du Procureur, etc.  Après deux mois de préparation, les élèves ont pendant six semaines et six séances de trois heures décortiqué cette affaire. Le propos n’était pas de définir la façon idéale de traiter un tel sujet mais d’apprécier étape par étape les difficultés de ce traitement. C’est à travers des exercices de ce genre que l’on peut aller vers la qualité éditoriale en réfléchissant sur les conditions de l’enquête, les équilibres et les déséquilibres entre les sources, la distance par rapport à l’événement, l’application du droit de la presse, l’éthique, quand et jusqu’où peut-on dire certaines choses, ou ne pas les dire, etc. Un exemple personnel, invité il y a quelques semaines à comparer le journaliste et l’historien, j’ai limité mes remarques à une seule idée : l’historien s’inscrit dans un contexte scientifique, il intervient après coup. Ce qu’il dit, ce qu’il fait, ce qu’il écrit, n’a pas d’incidence directe sur l’événement. Le journaliste n’est pas dans une position de scientifique, il intervient dans la réalité avec tous les à-peu-près que cela comporte et toutes les conséquences sur l’événement. Mais puisqu’il y a des à-peu-près incontournables, raison de plus pour être aussi rigoureux que possible dans la méthode.

 

Étudiant au CELSA

Quand on vous a demandé de dire quels sont les objectifs du CFJ, vous avez dit « c’est de rendre la personne opérationnelle ». Pour moi, au CELSA, c’est être opérationnel par rapport à un certain modèle de presse qu’on voit maintenant…

 

Henri Pigeat

 Je ne dis pas que cette contrainte ne puisse pas exister, mais je reprends un exemple personnel. Lorsque j’étais à l’AFP, nous recrutions cinq à sept journalistes par an. Tous ne sortaient pas du CFJ. Que recherchions-nous ? Des jeunes gens qui aient des qualités de fond, qui soient opérationnels rapidement, mais aussi et surtout qui sachent penser et émettre un jugement indépendant, se débrouiller sur le terrain, être compétitifs avec les confrères de Reuters, d’Associated Press et d’assumer les conséquences de leurs actes. La formation que nous recherchions n’était pas la conformité à un moule, mais l’aptitude à exercer un métier. Celle-ci est plus ou moins ambitieuse selon les médias, selon les postes, il n’y a pas un modèle unique mais, il y a toujours une nécessité d’indépendance d’esprit.

 

Thomas Zlowodzki

Au-delà de la définition d’acuité intellectuelle et politique, on est assez d’accord sur la baisse de confiance dans les médias, la chute de la diffusion. La question de la valeur ajoutée qu’apportent les médias, l’acuité intellectuelle. La vraie question c’est : c’est pas seulement en voyant les gens dans les écoles de journalisme qu’on va trouver la solution… Et je suis aussi sensible à la distinction entre le bien public et le bien privé, ente un média capitalistique et un média financé par l’Etat. Comment est-ce qu’on peut au sein d’un système capitaliste trouver des médias qui trouvent une solution ? Pourquoi est-ce que les Espagnols arrivent à faire une presse qui se vend, mais pas en France ? Comment est-ce qu’on peut poser un modèle économique ou un modèle de positionnement de la presse ? Comment veut-on une information de meilleure qualité ? C’est comme si on disait « c’est trop cher, on peut pas vendre, ça marche pas, donc on va pas faire de qualité ». Est-ce que c’est pas plutôt parce qu’elle n’est pas de qualité qu’elle ne se vend pas ? Quels ont les moyens d’action ? Pour certains qu’est-ce qu’on peut faire dans une approche libérale pour que les médias proposent autre chose ? Le statut des pigistes… Ce que les directions peuvent proposer par rapport à un contrôle des journalistes sur leurs contenus… Comment est-ce qu’on arrive au pouvoir capitalistique et au pouvoir  éditorial, est-ce qu’il n’y a pas quelque chose d’approprié sur quoi A.Q.I.T peut participer ? Le vécu du lecteur et le vécu du citoyen, c’est les deux raisons qui font que la démocratie est valable et que la presse est valable. Il faut se rassembler. A.Q.I.T est là.

 

 Nicolas Becqueret

 Je me demandais si des professionnels qui ont fait leurs preuves, en l’occurrence à l’AFP, des responsables de grandes écoles de journalisme françaises, ne pourraient pas avoir leur mot à dire auprès des politiques pour proposer des solutions, qui vaudraient ce qu’elles vaudraient, des propositions concrètes, justement, pour tenter d’aider à retourner vers un cycle positif comme vous le disiez vous-même. Est-ce que ça vous semble possible ? D’intervenir dans la société civile ?

 

Pierre-Emmanuel Richard

 À mon niveau je ne suis pas en position de faire des propositions. Je dirige une école, je dirais que j’y suis essentiellement pragmatique. Encore une fois, j’essaie de faire en sorte que les étudiants qui vont sortir de l’ISCPA-Institut des Médias soient le plus armés possible pour bien faire leur métier. Ceci dit, je ne me sens pas aujourd’hui légitime, autorisé à interpeller les pouvoirs publics ou la société  sur la presse qui va mal. Même si quelque part je suis un peu inquiet, par  la faiblesse des tirages de diffusion des quotidiens, la prédominance de l‘économique sur l’éditorial. D’abord parce que je n’ai pas de solution. Or, il faut proposer quelque chose quand on interpelle les gens.

 

Henri Pigeat

Pour répondre à votre suggestion, je ne suis pas certain que les écoles de journalisme en tant que telles, individuellement ou collectivement, soient dans la position de dire « voilà ce qu’est la presse idéale en France », mais il se trouve que les uns et les autres ont un certain profil, une certaine expérience. Ils ont aussi une expérience à communiquer. C’est ce que nous tentons de faire devant des publics variés pour alimenter le débat, dans les organisations de presse françaises ou internationales. Un débat sur la qualité éditoriale a été lancé il y a quelques années au sein de l’Association Mondiale des Journaux. La première fois, il a suscité l’étonnement. La deuxième fois, dans une comparaison avec l’industrie automobile, on a fait remarquer  que les constructeurs automobiles qui n’avaient pas soigné la qualité de leurs produits avaient périclité malgré tous leurs efforts de meilleure productivité technique et de meilleure efficacité commerciale. Le débat sur la presse en France demeure souvent très convenu. Exemple : la distribution. Il ne faut pas cinq minutes avant que quelqu’un n’invoque la loi Bichet, très estimable, parfaitement utile et efficace en 1947 quand elle a été adoptée. « Vous n’avez pas le droit de remettre en cause les principes de la loi Bichet parce que Monsieur Bichet a été un grand homme de la reconstruction de la presse d’après-guerre, etc… ». Le problème est que la situation a changé depuis 1947. Il est de même interdit aussi bien par la profession des journalistes que par la profession des éditeurs d’évoquer les conseils de presse, risque de « censure par les éditeurs ou par l’Etat ». Pourquoi cela marche-t-il en Europe du Nord ? Question interdite !

 

Eric Dupin 

Je n’ai aucune légitimité pour interpeller qui que ce soit. Simplement une conviction, c’est que par rapport au débat que nous avons eu, je pense que la profession elle-même est incapable toute seule de s’auto réformer. Je crois que nous avons des réactions corporatistes qui sont quand même extrêmement puissantes dans ce milieu, et qu’il y a besoin de secouer le cocotier. Le problème c’est qui secoue le cocotier. Il n’y a pas vraiment une critique marxiste de la presse en France, c’et une critique inspirée de l’école de Bourdieu (Bourdieu n’est quand même pas Karl Marx, quelle que soit l’estime qu’on peut avoir pour ce sociologue). Quand il écrivait sur la TV, franchement, c’était du mauvais journalisme, parce qu’il ne connaissait pas le sujet. Donc nous avons une critique universitaire qui souvent pèche par préjugés idéologiques, par ignorance. Donc l’interpellation par les intellectuels est quelque chose qui est très insatisfaisant. Donc il peut y avoir une interpellation par les citoyens, une association. Vous en êtes une et c’est pas vous faire de la peine que d‘observer que ces associations ont encore une influence, un impact, un peu limité. Donc il faut aussi réfléchir à des mécanismes qui forcent la presse elle-même à se réformer. Les histoires de médiateurs, les histoires d’enquêtes sur ses propres erreurs, etc., ça me semble des choses tout à fait importantes. Et le courrier des lecteurs. On juge du respect dû au lecteur à la manière dont le courrier des lecteurs est traité. Par exemple, Libération a toujours méprisé ses lecteurs. Quand il y avait un courrier, c’était un courrier sociétal très particulier qui obéissait à un certain nombre de visions, de fantasmes, etc. C’est très particulier. Mais Le Monde, il y a une époque où il y avait des lettres des lecteurs, pas seulement des rectificatifs, et il y avait des entre crochets avec la réponse du rédacteur. Ces choses-là ont disparu. Je pense que c’est un va-et-vient entre le public et la presse qui peut permettre  à la presse de se remettre en cause. Sinon toute seule elle ne le fera pas.

 

Nicolas Becqueret

 

Je pense que l'on pourrait continuer longtemps de parler de toutes ces questions passionnantes. Nous allons conclure là-dessus. Le débat continuera bien sûr sur la liste de diffusion d’A.Q.I.T, vous pouvez vous y abonner. La discussion se poursuivra par Internet, par mail. Et une fois par mois, dans le projet qui va voir le jour très bientôt, les cafés de l’info, on pourra discuter de façon libre de tous ces points. Je vous remercie.

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Conférence-débat du 02.12.04, transcription par Pierre de Beauvillé et Serge Cordoin.

Version corrigée par Pierre-Emmanuel Richard et Henri Pigeat.

Citoyens et médias, ensemble pour la qualité de l'information!                            Pour exercer un choix libre dans la Cité il faut  disposer d'informations exactes et avoir une capacité d’analyse permettant de les assimiler et de les hiérarchiser pour se forger une opinion. Les journalistes et les médias jouent un rôle fondamental : les informations qu'ils transmettent doivent permettre  à chacun d'augmenter son acuité intellectuelle et politique.

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